Bach Mass in B Minor - Dunedin Consort - ClassiqueInfo Disque

Peut-être vous souvenez-vous qu'au début des années 1980, le chef d'orchestre Joshua Rifkin avait soulevé une polémique dans le petit monde baroque en prétendant que le Cantor n'avait jamais eu qu'un soliste par partie pour jouer et chanter ses œuvres religieuses. Il signait peu après un enregistrement de la Messe en si qui démontrait, à défaut de la validité de ses thèses, ses piètres qualités de chef d'orchestre. Un peu plus tard, Andrew Parrott relevait le défi avec plus de succès musical, suivi par Paul McCreesh et Sigiswald Kuijken entre autres.

C'est aujourd'hui au tour de l'organiste et chef d'orchestre John Butt d'y aller de sa Messe en si rifkienne. Si ce n'est guère l'endroit ici pour discuter de la pertinence musicologique des arguments avancés, on notera cependant quatre points importants.

D'abord, même s'il est possible que Bach n'ait parfois utilisé qu'une poignée de solistes, les jours d'épidémie de gastro dans son Collegium Musicum, il est difficile de prétendre qu'il s'agissait là de son idéal en matière musicale - et les effectifs exigés par certaines de ses œuvres (les Passions) sont nettement plus fournis, ce qui prouve bien qu'il avait plus de quatre gugusses sous la main.

D'autre part, on sait les compositeurs du temps extrêmement pragmatiques, et la notion d' « effectifs justes » n'avait aucune signification pour eux. Ils utilisaient tout ce qu'ils trouvaient, quitte à réorchestrer l'œuvre. Un exemple célèbre nous est fourni par Haendel, qui a dirigé son fameux Messie avec des effectifs allant de quelques solistes par partie à des ensembles très fournis, laissant une bonne douzaine de versions au passage. Le fameux concert donné en 1784 lors du premier festival Haendel à l'abbaye de Westminster réunissait pas moins de 500 musiciens, ce qui prouve bien l'ancienneté de cette tradition d'interprétation monumentale d'œuvres chorales, qui n'a donc rien d'intrinsèquement romantique. Bref, des impératifs économiques justifient bien plus cette vague actuelle des interprétations de chambre que des arguties pseudo-musicologiques.

Le troisième point, et non le moindre, est que la plupart de ces versions jivaros trichent sur l'ampleur des effectifs en utilisant abondamment les ressources des prises de son modernes. Celle-ci n'échappe pas à la règle : les solistes sont placés très en avant, leurs voix étant ainsi grossies par rapport à l'orchestre situé plus en arrière dans une acoustique très réverbérée qui lui donne une ampleur presque symphonique. Cela n'empêche pas que les voix disparaissent au moindre coup de timbale.

Enfin, on rappellera que Bach n'a sans doute jamais dirigé cette œuvre, créée seulement en 1859. La notion d'interprétation d'époque n'a donc pas le moindre sens dans ce cas particulier.

Soyons juste, cependant, parmi tous ces réducteurs de tête, John Butt est sans conteste l'un des plus musiciens. La qualité de l'orchestre, notamment est étonnante et, prise de son aidant, on ne sent jamais le moindre manque d'ampleur. Les tempos sont toujours justes, les soli d'une justesse miraculeuse (y compris le redoutable solo de cor naturel). On sera plus réservé sur les chanteurs. Car n'avoir qu'un soliste par partie ne vaut que si l'on réunit des chanteurs hors de pair. On s'émerveille, décidément, de l'extraordinaire prospérité des élevages anglais de sopranos aux voix citronnées de petites filles impubères. Seuls des siècles de sélection naturelle peuvent garantir de tels résultats. Et la basse est un sommet de vulgarité grasseyante, transformant le Quoniam tu en chanson à boire de Purcell.

Bref, une version assez réfrigérante, qui plaira peut-être aux anglicans les plus jusqu'au-boutistes, mais passe tout de même à côté de la signification à la fois musicale et religieuse de l'œuvre.

30 January 2011