Boston Baroque - Biber: The Mystery Sonatas - Res Musica

Le cycle des quinze sonates pour violon de Biber est une des partitions les plus extraordinaires du répertoire violonistique. C’est aussi l’illustration la plus aboutie de la technique de la scordatura, qui consiste à changer l’accord de l’instrument pour chacune des sonates. Christina Day Martinson et ses accompagnateurs du Boston Baroque nous en donnent ici une illustration magistrale.

Au service du Prince-Archevêque de Salzbourg dans les dernières décennies du XVIIe siècle, le compositeur d’origine bohémienne Heinrich Biber était également un violoniste virtuose. Ces quinze sonates illustrent les quinze Mystères sacrés qui constituent la prière mariale du Rosaire en trois cycles de cinq épisodes (Mystères joyeux, douloureux et glorieux) pour évoquer les étapes de la vie de la Vierge depuis l’Annonciation jusqu’à son Assomption en passant par la Passion du Christ. L’extraordinaire nouveauté de cette partition, c’est qu’à chaque sonate correspond une manière différente d’accorder le violon, et cette altération de l’accord de base induit un monde sonore différent à chaque fois. Pour l’interprète, le résultat sonore ne correspond pas aux notes lues sur la partition. Pour l’auditeur, l’instrument résonne différemment à chaque sonate, selon que l’accord est déplacé vers l’aigu ou vers le grave. Ainsi, pour illustrer l’agonie au Jardin des Oliviers, Biber choisit l’accord le plus dissonant du cycle pour un Lamento dans le ton lugubre de do mineur. Pour donner à comprendre les effets de la scordatura, cet enregistrement a la bonne idée de faire précéder chaque sonate de l’accord des quatre cordes à vide. L’accord le plus inattendu est celui choisi pour la Résurrection : les deux cordes du milieu sont croisées l’une sur l’autre, matérialisant ainsi entre chevalet et cordier la croix du Christ, comme le montre fort judicieusement la photo de couverture du CD. Bien sûr, on peut difficilement procéder à un tel changement d’accord sans mettre en péril le stabilité de l’instrument ; pour cet enregistrement, plusieurs violons ont dû être utilisés.

Nonobstant ces prouesses techniques, le résultat sonore va bien au-delà de la froide musique spéculative et de la dimension représentative d’une musique parfois descriptive. À l’écoute, ces sonates ont une force véritablement mystique et les affects, comme dans toute œuvre baroque, l’emportent sur les inventions architecturales. C’est ce que rend parfaitement l’interprétation sensible de la violoniste canadienne. L’instrumentation variée dans l’accompagnement de la basse continue concourt à caractériser chaque sonate : l’orgue seul pour la première alterne avec le violoncelle, le clavecin et le théorbe, et les coups de fouet de la flagellation sont parfaitement rendus par les accords de la guitare.

Pour terminer le cycle des sonates, une extraordinaire Passacaille pour violon seule, parfois nommée L’ange gardien à cause de l’illustration qui l’accompagne sur le manuscrit, clôture en apothéose ce sommet du répertoire pour violon. On peut simplement regretter que l’intéressant texte du livret d’accompagnement ne soit disponible qu’en anglais.

Res Musica
26 June 2018