Robin Ticciati & SCO - Brahms: The Symphonies - Classica

Les Chocs Du Mois

Robin Ticciati Révolutionnaire

À la tête de l’Orchestre de chambre d’Écosse, le jeune chef britannique revisite radicalement les quatre Symphonies de Brahms en questionnant des décennies d’interprétations et de redécouvertes musicologiques.

Le mois dernier, nous découvrions les Schumann de Robin Ticciati à la tête de l’excellent Orchestre de chambre d’Écosse, qu’il quittera dans quelques semaines au terme d’une décennie de travail commun. Ces interprétations instinctives, sans vraie colonne vertébrale, restaient en définitive assez inégales. On n’imaginait donc en rien le jeune Britannique nous offrir dans la foulée et dans une prise de son toujours somptueuse, une relecture aussi cohérent que radicale des quatre Symphonies de Brahms.

La révolution fut plusieurs fois avortée, malgré les tentatives de Charles Mackerras (Telarc) et de Paavo Berglund (Ondine) avec des orchestres de chambre et, surtout, de Nikolaus Harnoncourt aux côtés de l’Orchestre philharmonique de Berlin (Warner), qui repensait la dynamique, mais conservait des contours encore traditionnels. On oubliera Roger Norrington (Hänssler), juste obsédé par l’absence de vibrato. Or, cette nouvelle approche retravaillée de fond en comble se montre aussi convaincante parce qu’elle se base sur l’histoire de l’interprétation brahmsienne dans son ensemble, Ticciati précisant qu’il a surtout été marqué par les gravures historiques de Weingartner dans les années 1930.

Première constatation : Une pulsation toujours perceptible, des tempi qui avancent sans courir, rendus possibles par l’allègement des effectifs. Le nombre de cordes (dix premiers violons) calque ainsi celui de l’Orchestre de Meiningen, le préféré de Brahms. S’y ajoutent des trombones à petite perce et des cors viennois permettant une absolue transparence des vents, sans qu’à aucun moment les archets, peu vibrés, ne manquent de densité. Saluons également le retour à une pratique abandonnée depuis l’après-guerre : un léger portamento expressif des cordes, dosé ici à la perfection, mêlé à un rubato discret et particulièrement bien senti.

Déterminé et Engagé

Sous la baguette de Ticciati, la Symphonie no 1 n’a jamais autant mérité son surnom de « Dixième » de Beethoven, par sa détermination farouche, aux angles saillants, sa puissance d’articulation – le rythme trois brèves/une longue irriguant le premier mouvement (après 6’40) – inédite à ce point d’acmé depuis Arturo Toscanini (CA, 1951), dont elle a clairement appris la rectitude d’une coda qui fera sans doute grincer quelques dents par sa rapidité et la régularité de ses pizzicatos, seul exemple vraiment jusqu’au0boutiste de tout le cycle. Cet engagement de chaque instant se retrouve dans une Symphonie no 4 nerveuse, implacable dans sa chaconne, sur le fil du rasoir, quoique ne se départant jamais de lumière grâce à une polyphonie limpide (Andante moderato), beaucoup moins appuyée sur les fondations que d’ordinaire.

La Symphonie no 3, la plus redoutable pour les chefs (elle était le cauchemar de Toscanini), ne manqué pas non plus d’intensité, son Andante n’ayant connu balancement aussi mélancolique depuis Bruno Walter à Vienne en 1936 (Warner). C’est finalement dans la Symphonie no 2 que les cartes seront le moins rebattues, son caractère pastoral ayant déjà inspiré à nombre de chefs la tentation du dégraissage, de l’évocation de farniente méridional de la Carinthie autrichienne, Dès 1949, Walter Legge captait Herbert von Karajan et l’Orchestre philharmonique de Vienne (Warner) dans une relative lenteur qui affinait beaucoup le trait, d’où sans doute l’impression ici d’un geste moins novateur, les phrases deux fois plus courts que la tradition, rappelant même ceux de Karel Ancerl (Supraphon, 1967). Cela n’entame pourtant en rien la puissance (le timbalier) d’une relecture enfin assume jusque dans ses retranchements : elle pourra ne pas être du goût de tous les mélomanes, mais elle ouvre une nouvelle voie sans jamais sacrifier l’expressivité.

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